C'est une petite ruelle
Serpente à flanc de colline,
À Madrid ou à Bruxelles,
Une librairie argentine.
S'y tient entre des murs peints
Et rien n'est droit alentour,
Cette échoppe d'un Italien
Semble oubliée pour toujours.
Dans une lueur vacillante,
Un silence jamais entier,
Sont rangées ces feuilles volantes
Par milliards dans des casiers.
En longeant les étagères,
S'échappent des mots manuscrits :
Des je t'aime, je fais la guerre,
Aux pages cornées sont inscrits.
Plus de langues que d'êtres humains,
Des caractères d'imprimerie
Plus nombreux que des marins
Morts en mer de dysenterie.
Tous les alphabets du monde,
Plus incompris qu'une Joconde,
Classées par ce qui avorte,
S'y retrouvent des lettres mortes :
Des mots d'adieux, des excuses,
Des fins de non-recevoir,
De l'importun, des intruses,
Des mots trop durs ou trop noirs ;
Des carnets d'correspondance,
Brûlés par des cancres las,
Des suppliques aux assurances,
Des courriers pour l'au-delà ;
Il y a des demandes de grâce,
Des j'espère que tu vas bien,
Des je t'aime et je t'embrasse,
Le rayon - trop tard - est plein...
Le vieil italien rit jaune,
Et bouscule son apprenti,
Ses chicots offrent l'aumône,
D'un sourire plein de folie !
À Madrid ou à Bruxelles,
J'ai dévalé la colline,
Me jetant dans ces ruelles,
Pour fuir ce qui m'abomine.